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photo: Rassemblement organisé par le collectif CCTA Paris Opéra 2014

photo: Rassemblement organisé par le collectif CCTA Paris Opéra 2014

Article paru dans le journal Algérie Patriotique du 22 Aout 2014

Algeriepatriotique : Vous menez une campagne acharnée en France pour la baisse des prix du billet d’avion. Votre action a-t-elle eu un écho quelconque ?
Aïssa Zaïbet : Je dirais oui, dans la mesure où cela a fait réagir le ministre des Transports qui s’est exprimé à plusieurs reprises par rapport aux tarifs. Il a même pris conscience cet été que les tarifs étaient trop élevés et a proposé une réduction de 50% qu’on n’a jamais vue d’ailleurs. Si le ministre des Transports en a parlé, cela veut dire que notre campagne a eu un écho quand même. Par ailleurs, au niveau de la diaspora, la mobilisation s’organise, s’intensifie et les interventions multiples du PDG d’Air Algérie prouvent que nos interventions et surtout nos revendications ne sont pas un coup d’épée dans l’eau.
Salah Hadjab : Il y a eu des réactions de la part du PDG d’Air Algérie et du ministre des Transports mais qui ne sont, malheureusement, que des gesticulations. Ces deux grands responsables intouchables ne veulent pas aborder concrètement le problème. Ils tournent autour du pot et essaient de jouer sur la corde du patriotisme et de nous sortir la carte du «complot étranger», alors qu’il faut aller vers le problème de gestion de cette compagnie qui détient un monopole, qui ne veut et ne peut pas – peut-être – proposer des tarifs raisonnables et qui empêche toutes les autres compagnies aériennes étrangères de proposer des tarifs plus abordables. Notre action sensibilise la communauté qui commence à voir les choses clairement. Mais du côté du pouvoir algérien, et jusqu’au jour d’aujourd’hui, on ne sent pas l’existence d’une volonté réelle de résoudre le problème. Comme chaque année, il essaie de justifier les problèmes que rencontrent les Algériens et, cette année, on nous a sorti l’histoire du crash pour justifier les retards. Si on parle de promotions, ce sont de fausses déclarations. D’ailleurs, le ministre n’est même pas capable de donner un ordre au PDG d’Air Algérie. Pour preuve, lorsqu’il a annoncé la réduction de 50%, cette décision n’a pas été respectée. Comme il n’a pu sanctionner le PDG d’Air Algérie pour n’avoir pas respecté ses instructions, il l’a menacé à l’Assemblée.
Vous comparez souvent les prix des billets d’Air Algérie à ceux des compagnies aériennes marocaine et tunisienne, «beaucoup plus abordables», selon vous. Pourtant, vous n’êtes pas censés ignorer que la RAM et Tunisair sont en situation de faillite pratiquement…
S. H. : Oui, nous comparons les prix et nous en avons le droit parce que nous vivons dans un monde ouvert. Vous dites que les deux compagnies sont en difficulté, peut-être ; seulement, on compare les prix de ces deux compagnies avec ceux d’Air Algérie parce que la distance entre Alger et les différentes dessertes françaises est plus courte que celle qui lie les villes marocaines et tunisiennes aux villes françaises. Et si on parle d’un marché ouvert, la compagnie française Air France fonctionne très bien et propose des tarifs qui peuvent être considérés comme élevés par rapport à d’autres compagnies, mais cela n’a pas empêché Ryanair, VietJetAir et toutes les autres compagnies du monde d’assurer des vols de et vers la France. Ce n’est pas un argument de dire qu’on ne peut pas comparer parce que les autres compagnies seraient en difficulté. Cela reste d’ailleurs à confirmer. Moi, je ne le pense pas. Ces prix élevés d’Air Algérie sont en train de constituer un mur qui met l’Algérie dans une sorte de blocus et l’isole par rapport au reste du monde. Cette cherté des billets concerne tous les Algériens et pas seulement les émigrés. Nous sommes persuadés que les Algériens du Sud rêvent de voir la capitale de leur pays et vice-versa mais, à cause de la cherté des prix, la majorité d'entre eux ne peut pas le faire.
A. Z. : La cherté du transport chez Air Algérie touche également les lignes intérieures. Un billet Alger-Tamanrasset à 6 000 ou 7 000 DA est trop onéreux pour un père de famille qui gagne 20 000 DA par mois. Le combat de la diaspora se fait pour l’ensemble des Algériens. Air Algérie, qui est une compagnie nationale, est censée être d’utilité publique. Cette utilité, nous ne la voyons pas.
Le Maroc et la Tunisie misent beaucoup sur les rentrées en devises de leurs ressortissants établis à l’étranger qu’ils encouragent à retourner au pays chaque été pour y dépenser et y déposer leurs économies. Ce n’est pas le cas de l’Algérie qui vit de sa rente pétrolière, d’où la vente des billets à perte par la RAM et Tunisair…
S. H. : Cette rente pétrolière est une fortune qui fait le malheur de l’Algérie, alors qu’elle devrait faire son bonheur. C’est une fortune qui empêche l’Algérie de se lancer dans l’ère du progrès, de construire une vraie économie dans tous les domaines, y compris celui du tourisme. Avec cette rente, l’Algérie ne se soucie pas du tout du secteur touristique et, par la même, n’a cure de l’argent de la diaspora. Malheureusement, Air Algérie ne survit qu’à partir des subventions de l’Etat. Car si elle était une vraie compagnie commerciale, elle aurait déposé le bilan il y a très longtemps, sachant que le ministre lui-même confirme que les avions d’Air Algérie partent à moitié vides. Cela confirme qu’il y a une mauvaise gestion. Cela dit, Air Algérie n’est pas la seule ; la compagnie de transport maritime Algérie Ferries est dans la même situation. Nous avons contacté la compagnie SNCM (Société nationale Corse Méditerranée), le seul pseudo-concurrent d’Algérie Ferries, qui nous a révélé avoir essayé, à plusieurs reprises, d’étudier avec la société algérienne la politique tarifaire, de proposer des tarifs progressifs, de laisser les clients réserver à l’avance à des prix «corrects», sans résultat. Tout le monde connaît l’état misérable des paquebots algériens, sans parler des retards…
A. Z. : En fait, ce qui se passe dans le ciel entre Air Algérie et Aigle Azur existe en mer entre la SNCM et Algérie Ferries. La base du tourisme, c’est le transport. Pour qu’une personne puisse faire du tourisme dans un pays étranger, il faut d’abord qu’elle puisse se déplacer. Et si on veut développer le tourisme en Algérie, il faudrait qu’à la base l'existence d'une politique tarifaire au niveau des transports qui puisse encourager les voyageurs. Les Français, les Anglais et les Belges se rendent très facilement au Maroc parce qu’il y a beaucoup de concurrence sur les lignes marocaines. Vous pouvez très bien vous rendre de Paris à Marrakech pour une semaine pour 200 euros, hôtel et transport compris.
S. H. : Malheureusement, en Algérie, la plupart des secteurs ont été brisés. En politique, par exemple, il y avait un parti unique et des partis épouvantails pour faire semblant qu’il y avait une opposition, alors qu’en réalité il n’y a rien. Il en va de même pour les médias, un secteur qui compte désormais une multitude de chaînes de télévision privées mais qui, en réalité, font passer le même message. Pour revenir aux transports, les deux principales compagnies nationales aérienne et maritime, à savoir Air Algérie et Algérie Ferries, ont, elles aussi, de faux concurrents. Air Algérie a néanmoins cette particularité qu’elle a un concurrent complice, Aigle Azur, et des concurrents bridés par des accords bilatéraux comme Air France, qui n’est pas libre dans la fixation des tarifs et l’ouverture de nouvelles lignes. Cette compagnie n’est pas présente sur tout le territoire algérien.
A. Z. : M. Hadjab parle de concurrence réelle. Il faut savoir que le trafic aérien entre la France et l’Algérie est à 80% entre les mains des compagnies Air Algérie et Aigle Azur. Pour nous, il s’agit d’un monopole. Les 20% restants sont exploités par Alitalia, Air France, Air Méditerranée, etc. A partir du moment où nous avons deux grandes compagnies qui se partagent les parts du marché, il ne peut y avoir de concurrence. Ce que nous revendiquons aujourd’hui, c’est uniquement la baisse des prix du billet ; nous ne demandons ni un billet gratuit ni un billet vendu à perte. Nous demandons seulement que les prix soient dictés par une concurrence loyale. Ce qui n’est pas le cas. Nous n’avons rien contre Air Algérie, bien au contraire, nous souhaitons qu’elle puisse entrer dans l’ère de la compétitivité, de la modernité et du progrès et qu’elle puisse offrir des services de qualité. Nous sommes nationalistes et fiers d’être algériens. Nous ne souhaitons que du bien pour la compagnie nationale. Mais à la manière dont elle est gérée aujourd’hui, c’est l’inverse qui est en train de se produire. Pour faire voler un avion, Air Algérie mobilise plus de 250 personnes.
Le PDG d’Air Algérie et le ministre des Transports parlent d’une tentative de déstabilisation de la compagnie nationale Air Algérie. Vous sentez-vous visés par ces accusations ?
A. Z. : Pas du tout. Nous sommes apolitiques. Nous sommes une organisation de défense des consommateurs. Nous pointons du doigt la cherté des transports. Si nous critiquions la cherté du blé ou de la farine cela serait-il considéré comme une atteinte à la sûreté de l’Etat ? Serions-nous taxés d’ennemis de nation ? Maintenant, si certains nous considèrent comme tels, eh bien soit…
Air Algérie a été qualifiée de compagnie «très sérieuse» par un expert français après le crash du MD-83 affrété auprès de la compagnie espagnole Swiftair. Ne pensez-vous pas qu’Air Algérie reste tout de même une compagnie avec laquelle on peut voyager en toute sécurité ? Pourquoi ne mettez-vous jamais cette qualité en avant ?
A. Z. : Notre problème n’est pas la sécurité à bord des avions d’Air Algérie. Nous n’avons jamais dit que cette compagnie était foireuse en termes de sécurité. Nous ne sommes d’ailleurs pas des spécialistes pour en juger. Notre combat est centré sur la qualité des services et, surtout, les tarifs entre la France et l’Algérie, qui sont exorbitants à chaque période estivale et à chaque période de vacances scolaires où les billets triplent carrément. Et cela est scandaleux et inacceptable.
S. H. : Ce qui nous a poussés à manifester, c’est la cherté des billets. Par la suite, nous avons découvert que le problème principal de cette compagnie étatique était sa gestion. Cette mauvaise gestion dont le copinage et le recrutement de personnels incompétents ont fait que l’effectif a doublé. Air Algérie néglige certaines normes de sécurité. Cette question n’a pas été abordée par le CCTA mais par le syndicat des pilotes lui-même. Nous pouvons citer aussi l’article du Canard Enchaîné qui a révélé que des pots-de-vin auraient été versés à des responsables européens pour qu’Air Algérie ne soit pas placée sur la liste noire vers la fin de l’année 2010. Que le ministre des Transport, le PDG d’Air Algérie aient le culot de venir nous parler et qu’ils cessent de se cacher derrière les médias pour dire que «tout va bien» et déposent une plainte contre le Canard Enchaîné sur les accusations portées contre la compagnie nationale. Ces deux responsables réagissent d’une façon incompréhensible. D’abord, on nous a sorti la théorie du complot véhiculée par MM. Ghoul et Boultif, ensuite, ce fut au tour de l’UGTA et des autres syndicats épouvantails qui ont déclaré qu’Air Algérie était «la meilleure compagnie du monde» et que l’Algérie était «le meilleur pays au monde».
Justement, avez-vous fait des suggestions directement aux responsables d’Air Algérie pour améliorer ses points faibles ? Avez-vous un interlocuteur à la direction générale d’Air Algérie ou au ministère des Transports ? Envisagez-vous d'autres actions dans les semaines et les mois à venir ?
S. H. : Nous avons adressé des courriers avec accusé de réception au précédent ministre des Transports et à l’actuel, mais nous n’avons pas reçu de réponse. Nous avons envoyé un courrier au Premier ministre Sellal, sans résultat non plus. Sans parler de nos courriers adressés à l’ambassade d’Algérie en France et à la direction d’Air Algérie, sans que personne daigne nous répondre. Nous avons donc conclu que ces responsables ne voulaient pas être confrontés à nous. Nous soulevons des problèmes concrets et détaillés appuyés par des témoignages, tandis que tous ces responsables allèguent que «tout va bien».
Vous posez le problème du billet du transport aérien uniquement. Est-ce à dire que tout se passe bien s’agissant du transport maritime ?
S. H. : Non. D’ailleurs, notre collectif s’appelle Collectif contre la cherté des transports vers l’Algérie. Le transport maritime est ultra-cher. Certains concitoyens vont jusqu’en Italie et en Tunisie, en acceptant de se faire contrôler trois fois rien que pour payer la moitié du prix. Il y en a qui vont jusqu’à Alicante, voire Almeria pour prendre le bateau ; la traversée en bateau vers Oran revient quatre fois plus cher que vers le Maroc.
Pourquoi, à votre avis, le gouvernement algérien ne veut-il pas ouvrir le secteur à la concurrence ?
A. Z. : Le ministre des Transports a été clair sur cette question. Il a dit que l’ouverture du ciel algérien aux compagnies étrangères n’était pas à l’ordre du jour et qu’il fallait préserver Air Algérie. M. Boultif lui-même, en 2012, a dit clairement que l’open sky ne serait pas bénéfique pour la compagnie nationale. La concurrence est trop rude. Suite à ces propos, la mobilisation de la diaspora va être croissante et ne s’arrêtera pas. On ne peut pas se taire, rester les bras croisés et subir. Pour nous, c’est clair, le combat ne fait que commencer et ne pourra que s’amplifier.
S. H. : D’ailleurs, nous lançons un appel pour quatre rassemblements le 20 septembre devant l’agence d’Air Algérie à Lille, Paris, Lyon et Marseille, et le 27 septembre devant les trois agences d’Algérie Ferries à Paris, Lyon et Marseille.
Quelles solutions préconisez-vous ?
A. Z. : Il y en a plusieurs. L’une d’entre elles est que la compagnie Air Algérie soit dirigée comme une véritable entreprise, sans passe-droit, puisqu’au jour d’aujourd’hui cette entreprise est en sureffectif. Il y a au moins 5 000 salariés de trop. Une des raisons du surcoût des billets, il y a la mauvaise gestion dont nous payons les frais à travers des prix qui sont devenus inacceptables. Il faut savoir qu’à cause de la mauvaise gestion l’Etat algérien réinjecte chaque année des milliards de dinars. Air Algérie est comme un malade sous assistance respiratoire depuis des décennies. Cet argent qu’on lui injecte appartient au contribuable algérien. L’Etat devrait laisser Air Algérie se guider elle-même sur les voies du marché. Nous n’avons rien contre Air Algérie, et ce n’est pas notre faute si elle est mal gérée. Si l’Etat algérien accepte cet état de fait, c’est son problème. Mais qu’on ne nous fasse pas payer la facture.
S. H. : Le ministre et le PDG cherchent des excuses en faisant croire à une solution miracle imminente. Ils parlent des seize appareils qu’Air Algérie va acheter ainsi que des navires. Nous aimerions leur dire que le problème ne réside pas dans le nombre d’appareils ou de navires, mais plutôt la gestion. C’est de la dilapidation de l’argent public. Même si l’Algérie achète 200 nouveaux appareils, les choses ne changeront pas.
Les Algériens établis à l’étranger s’apprêtent à repartir en grand nombre vers leur lieu de résidence, après avoir passé leurs vacances au bercail. Comment se passe le retour ? Y a-t-il autant de problèmes qu’à l’aller ?
A. Z. : La majeure partie de la diaspora n’a pas eu la chance d’aller en Algérie. Plus de 70% de la diaspora ne sont pas là-bas. C’est dommage parce que si les tarifs étaient abordables comme ceux appliqués par le Maroc et la Tunisie, le nombre d’immigrés de France qui seraient partis en Algérie aurait doublé, voire triplé. Je pense surtout à cette jeunesse des 3e et 4e générations qui n’ont vu l’Algérie qu’une seule fois en quinze ans peut-être, pendant que les autres populations du Maghreb ont un lien permanent avec la jeunesse issue de l’immigration. Quand on demande à un jeune Algérien né en France s’il a voyagé en Algérie, vous avez de fortes chances qu’il réponde par la négative parce que le billet est trop cher.
S. H. : Les seuls problèmes que nous rencontrons, hormis la cherté du billet, sont liés aux retards qui peuvent atteindre plus de 20 heures parfois. Air Algérie et Algérie Ferries s’inscrivent dans une logique surannée.
Entretien réalisé par Karim Bouali et Mohamed El-Ghazi

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